Archives mensuelles : octobre 2021

On ne s’ennuie pas chez Bismarck

Dimanche 17 octobre, nous sortons de la mer de Bismarck en milieu de journée et retrouvons les eaux du Pacifique Sud à deux degré de latitude sous l’équateur. Notre sortie a d’ailleurs été saluée ce matin par un grain mémorable. C’était au levé du jour, content d’avoir évité tous les orages de la nuit, nous avancions sur la route dans un vent d’une douzaine de noeuds au largue tribord amure. J’était seul sous la véranda, Anne, ayant fini son quart 1/2 heure plutôt, dormait à poings fermés dans sa couchette. Le vent a tout d’abord faiblit quelques instants sans changer de direction puis les voiles ont pris brusquement à contre. Il a fallu en quelques minutes, empanner la grand voile, rouler le foc, enlever la retenue, seul c’était un peu chaud et pour tout dire je commençait à m’emmêler les pinceaux, même si, fort heureusement on avait gardé un ris toute la nuit par égards aux grains menaçants tout au tour de nous. Réveillée par le raffut, Anne est apparue dans le cockpit dans le plus simple appareil (vive les climats chauds!) et, à deux, en moins de 5 minutes nous étions parés bâbord amure juste à temps car le vent montait à 30 noeuds venant exactement de la direction opposée d’ou il soufflait quelques instant plus tôt. Nous avons été récompensés de cette brillante manoeuvre par une formidable douche gratuite (d’où l’intérêt de ne pas s’habiller avant de sortir) avec remplissage express de tous les seaux et recipients que nous avons pu trouver.
Ceci dit, c’est le seul grain sérieux que nous avons essuyés depuis le passage du détroit de Vitiaz. N’allez pas penser pour autant que ces quelques jours passés sur les flots Papous aux accents Prussiens aient été mornes ou ennuyeux. Pas du tout, les conditions météo ont été dans l’ensemble plutôt bonnes nous permettant de progresser à la voile la plupart du temps et même de nous offrir quelques bords de spi bien agréables.
Si les journées sont relaxantes, les nuits sont plus inquiétantes avec feux d’artifice non-stop garanti. On se fait un peu l’impression de stars de cinéma sur le tapis rouge du festival de Cannes aveuglés par les flashes des photographe (au cas où: on oublie pas de sourire). Nous ne sommes pas loin de l’équateur et sans surprise, la tendance orageuse est bien là avec, pour les connaisseurs, des valeurs de CAPE presque tout le temps supérieurs à 2000J/kg sur toute la zone que nous traversons (rouge très, très sombre sur les gribs). Mais les grains orageux semblent, en majorité, s’amasser sur la terre sans développer beaucoup d’activité directement sur notre route.
La pêche va bien aussi. A peine sortis du détroit, un gros barracuda est venu se prendre à notre ligne. Pas le plus succulent des poissons à mon goût mais la ration quotidienne de protéine était assurée pour plusieurs jours et avec de bonnes sauces on s’est bien régalés
Sur la mer de Bismarck il y a beaucoup de traffic commercial. Principalement des vraquiers se rendant vide en Australie ou en revenant chargés de minerais vers la Chine la Corée ou la Japon, des transporteurs de gas naturels (LNG) sur les mêmes destinations et les inévitables porte-containers et leurs milliers de « boites » plus ou moins rouillées. Mais il y a suffisamment de place pour ne pas se gêner, certains se détournant légèrement pour nous laisser passer, d’autre engagent même la conversation à la VHF comme cet officier chinois du Shangai Express.
Et puis il y a les thoniers senneurs qu’on voit illuminés comme des villes en pleine nuit (mais sans AIS) et dont un hélicoptère (ils s’en servent pour repérer les bancs de thons) viendra nous tourner au tour quelques minutes en nous faisant bonjour.
Mais surtout il y a les îles volcaniques. Je peux vous confirmer que ces cônes de roches culminant parfois à plus de 1000m sont bien des volcans et qu’ils ne sont sûrement pas tous éteints. Nous avons, en effet, pu assister en direct à une l’irruption de celui de l’île Kadovar, magnifique panache de fumée et colonne de cendre projetée dans l’atmosphère, impressionnant…

PS: pour voir des photos, revenez sur cette page d’ici une dizaine de jour: depuis le bateau via l’Iridium, nous ne pouvons pas charger grand chose, on se rattrapera une fois à destination.

De Salomon à Bismarck

Détroit de Vitiaz, Mercredi 13 Octobre 2021.
Moins connu que d’autres détroit célèbres comme Cook ou Torres, il est cependant très emprunté par le traffic commercial de l’hémisphère nord vers le Pacific sud. Depuis ce matin on a en moyenne 6 cargos visibles à l’AIS dont 4 en visuel direct et on est encore a une trentaine de milles du passage le plus étroit. Ce passage marque la transition entre la mer des Salomons et celle de Bismarck. Dans le coin, les pointes et les caps portent des noms comme Blucher, Hardenburg, Scharnhorst, Vincke ou encore Peschel, vestiges, sans doute, du rêve colonial tardif et éphémère de nos voisins d’outre Rhin.
Nous sommes à la latitude de 6°S, depuis Dimanche, les sombres grains orageux qui nous pilonnais et nous menaient la vie dure on fait place à un ciel dégagé, une mer d’huile et malheureusement le vent qui va avec, c’est à dire un souffle très faible. Mais sur une eau aussi lisse, 5 noeuds suffisent à Rêve à Deux pour avancer à 3 ou 4 avec sa carène encore parfaitement propre (on vient de piquer une tête pour vérifier). On alterne donc quelques heures de moteur avec quelques heures de voile en profitant au maximum de la moindre risée, on a même re-sorti le spi chaque fois ou le vent était portant. Des conditions donc pas désagréables du tout et qui nous permettent de bien récupérer de la fatigue de la semaine dernière. A noter tout de même la température élevée: 35,4°C à l’ombre quand j’écris ces lignes: les gourdes d’eau sont remplies (et bues) plusieurs fois par quart et tous les hublots et capots sont ouverts en permanence.
La côte Sud-Ouest du détroit est noyée dans la brume, pourtant à quelques km à l’intérieur, les sommets culminent à près de 3000m. De l’autre côté, les îles de la Nouvelle Bretagne et de Umboi d’aspect volcanique, sont bien visibles. C’est dommage de ne pas pouvoir s’arrêter et explorer cette région, mais on commence à se faire une raison: COVID ou pas, de toute façon on aurait jamais eu le temps de tout voir, au moins, maintenant, c’est plus facile, pas de longue délibération et de choix cornéliens: on va ou c’est ouvert…

Passage animé de la mer des Salomon

Dans l’article précédent nous vous avons expliqué notre decision stratégique de passer par la mer des Salomon et le détroit de Vitiaz (entre La Papouasie Nouvelle Guinée proprement dite et l’île de la Nouvelle Bretagne) plutôt que de contourner l’archipel des Salomon par l’est. Nous aurions pu passer aussi par la grande Barrière l’Australienne, traverser le détroit de Tores puis remonter entre l’Indonésie et la Papouasie, comme nos amis de Seayou mais ils partaient de Nouvelle Calédonie c’était donc le choix logique pour eux.
Pendant nos deux premiers jour dans cette fameuse mer des Salomon, nous n’avons eu qu’à nous féliciter de ce choix. Ciel bleu, mer plate vent 3/4 arrière d’une dizaine de noeuds, météo parfaite sans front ni dorsale, c’est sous spi léger à 6 ou7 noeuds que nous avons doublés San Cristobal la première grande île de cet archipel dont les sommets se détachaient sur l’horizon. Çà nous fait mal au coeur de ne pas pouvoir s’arrêter, toutes ces îles restant strictement fermées aux étrangers depuis le début de l’épidémie.
Rêve à Deux adore ces conditions autant que nous et profite de chaque risée pour accélérer. Prudents, par principe, nous envoyons le spi et le gardons jusqu’à la limite de 15 noeuds de vent et l’affalons avant la tombée de la nuit pour le remplacer par le foc tangonné, il n’y a pas de lune ces jours-ci et de toute façon il y a trop de nuages pour y voir suffisamment. Il fait chaud (34° le jour 31° la nuit)et humide et si mercredi matin nous nous réveillons avec un super ciel bleu, au fur et à mesure que la journée avance, les petits nuages d’apparence inoffensive qui passent au dessus de nos tête s’amoncellent au-dessus de l’île de Guadalcanal (célèbre pour une fameuse bataille de la guerre du Pacifique et les épaves qui en tapisse les fonds) pour se transformer en gros cumulus bien noirs, pleins de pluie. Ils s’agglutinent comme un essain d’abeille pour former des orages à la nuit tombées éclairant la mer sur toute sa surface: un sacré bazar. Pour l’instant çà se passe dans notre est, le ciel semble rester plus clément sur notre route. Mais en cours de nuit nous commençons à subir de brusques changements de vent, puis des orages et de violentes averses de pluie passent sur nous. Jeudi matin la situation s’améliore suffisamment pour passer une bonne partie de la journée sous spi mais dans l’après midi la situation commence à nouveau à se dégrader. Le premier grain sérieux nous cueille encore sous spi juste au moment ou on remonte la ligne avec une jolie bonite. Le poisson est hissé à bord sans encombre mais on a pas le temps d’ajuster le pilote et on se fait un joli départ au lof. On rétabli la situation et on rentre le spi à toute vitesse pendant que le vent continue à monter. Trop risqué, il restera dans son sac jusqu’à ce qu’un temps plus homogène s’établisse. Le reste de la journée, toute la nuit et une grande partie du lendemain ne sont qu’une succession de grains violents et de calmes agités, le vent n’arrête pas de changer de direction, parfois de 60° à 160° en se renforçant de 10 à 27 nds en quelques minutes, parfois sous un nuage de pluie bien noir que l’on voit arriver de loin, parfois sans raison apparente. Au début, on avait certes décidés de ne plus utiliser le spi dans ces conditions mais on restait au taquet: grand voile haute avec retenue de bôme, foc tangonné pour garder le meilleur compromis cap vitesse possible, empannages fréquent pour rester sur le bord favorable parce que bien sûr malgré toutes ces variations l’axe moyen du vent est plein vent arrière. Mais tout çà c’est un sacré boulot: nous passons de zéro à deux ris en quelques secondes et nous n’arrêtons pas d’enrouler et dérouler le foc, tangonner, re-tangonner, changer la retenue de bôme de côté. En fin de nuit on décide de simplifier un peu les manoeuvres, on reste sous GV à un ris et foc et on tire des bords à 150° du vent, plus de retenue de bôme ni de tangon à manipuler dans les empannages, on enroule juste le foc dans les surventes. Mais le pire est quant il n’y a plus de vent entre les grains: la grand-voile bat bruyamment sous l’action du clapot désordonné créé par ces grains venant de partout, mettant le matériel à rude épreuve. Alors, à l’aube du troisième jour, on craque, à quoi bon s’épuiser dans ces manoeuvres incessantes et risquer de casser du matériel, on n’est pas à un jour près surtout que devant la météo nous suggérerait plutôt qu’il vaudrait mieux ne pas arriver trop tôt au détroit de Vitaz pour le passer dans les meilleures conditions. On explore même la possibilité de passer entre Bougainville et la Nouvelle Bretagne pour rejoindre la route extérieure évoquée plus haut mais le détour serait de plus de 200 milles avec aucune garantie de rencontrer de meilleur conditions. Donc ce sera navigation la plus cool possible jusqu’à ce qu’on soit sortis de ce mer…r, à savoir sous foc seul que l’on enroulera déroulera en fonction du vent et appuierons d’un peu de moteur dans les calmes: on est pas des boeufs!
Pourtant tout va bien à bord et malgré tout ce raffu quant c’est l’heure de dormir chacun notre tour nous nous écroulons dans notre couchette épuisés par l’exercice et la chaleur (34° le jour 31° la nuit) heureusement l’eau ne manque pas et c’est à poil sous une douche chaude que nous faisons la plupart des manoeuvres . Le thon pêché avant hier et les légumes frais qui nous restent nous permettent encore des repas succulents et excellents pour le moral (Domi, le gourmand, proposait de prendre pour slogan: Rêve à Deux – le bateau où on mange le mieux).
Pour résumer notre vision de la mer des Salomon d’un point de vue météo: une zone instable d’eaux chaudes soumise à des influences continentales et océaniques complexes, on ne s’étonne pas que c’est précisément ici que se forme un grand nombre des cyclones qui sévissent chaque année sur le Pacifique Sud…
Et la bonne nouvelle est que nous venons de franchir la mi-parcours après seulement 11 jours de mer depuis Savusavu et qu’il ne nous reste plus que 450 milles pour sortir de cette mer des Salomon et entrer dans celle de Bismarck.

La porte de Nord Vanuatu

Toute traversée bien préparée comporte des portes virtuelles ou il faut décider de la route à prendre pour la suite du parcours. Pour nous cette première porte était matérialisée au sud par les îles Torres et au nord par Vanikolo avec deux possibilités, franchir cette porte et passer à l’ouest des Salomons pour remonter le long de la côte de Nouvelle Guinée ou continuer vers le nord en contournant cet archipel au large par l’est. La route « ouest » est plus courte de 75 milles (soit 2,5% du trajet total) et elle passe entre de grosses îles bien cartographiées au lieu d’une multitude d’atolls et autres récifs n’apparaissant sur l’écran qu’au zoom maximum pour la « est » mais c’est aussi une route trés fréquentée par les cargos contre seulement quelques pêcheur à l’est (d’autant qu’on ai pu en juger sur Marine Traffic avant le départ). La décision finale s’est faite hier avec le dernier routage météo: 80 cm de houle et vent modéré portant à l’ouest contre 2 à 3 mètres de houle et vent très variable à l’est. Y a pas photo, par la route ouest nous passerons donc… En plus toute la journée d’hier on a vu s’empiler les nuages et passer les trains de grains dans notre nord est: peu engagent. On était juste dans la zone de transition entre les deux systèmes matérialisée par une dorsale, ce qui nous a quand même permis de nous prendre quelques beaux grains accompagnés de pluies diluviennes sans doute pour nous donner un avant goût de ce qui nous attend dans la zone équatoriale…
On a donc mis le clignotant à gauche avant la nuit pour franchir la porte et là, nous sommes vent de travers dans 10 noeuds de vent sur une mer quasiment plate avec un ciel assez dégage. C’est reposant, d’ailleurs nos corps ne s’y sont pas trompés et on s’est octroyé chacun à notre tour un quart couchette de 4 ou 5 heures de sommeil ininterrompu…
Mais, me direz vous, cette première partie a-t-elle été si fatigante que çà? Pas réellement, juste comme un début de traversée habituel où on se contente plus ou moins des 2 heures de sommeil entre chaque quart de nuit additionnées de quelques moments de repos supplémentaires grappillés par-ci par-là au cours de la journée. Ajoutez à çà que nous étions vent arrière dans un vent d’une vingtaine de noeuds très instable en direction (notre trace digne d’un breton en retour de fest noz en témoigne) nous contraignant à des empannages fréquents avec à chaque fois le foc à tangonner et la retenue de bôme à remettre plus quelques réductions de voilure pour parer aux grains. Mais ce n’est que du plaisir: on est en pleine mer, on navigue et on est bien.